Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six- Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu.
Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations sauvages.
«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.» Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens.
Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons. Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie.
À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt. Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est comme s'il n'avait jamais été.
Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs.
Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts.
En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees:
«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis. «Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux, ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour les liqueurs fortes.»
En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par porter tous ses fruits.