Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.

Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi davantage… Cependant mes passions me restaient; elles ne me laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards inquiets… j'observais la scène, espérant toujours qu'elle changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de petits personnages, de petites intrigues, et de petits résultats…

Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année 1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté… je vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.

Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère. Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la cause de la liberté… j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.

Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone?

Des cris de désespoir? — Byron, génie infernal, les exhala dans un céleste langage.

Des soupirs religieux? — Un pieux pèlerin les a recueillis, et l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre divin d'Eudore et de Cymodocée.

Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au hasard… La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me conduisit devant Saint-Pierre de Rome.

En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t- elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd la pensée?

Les montagnes causent une impression plus grave; leur front superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel, si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!