Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent cependant une grande considération aux titres nobiliaires.
Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien, seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis, comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit se rattacher par tous les moyens possibles à de petites distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce, soit par le barreau ou par toute autre profession à une position de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer). Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à leur nom, et y joindre un nom de terre.
Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence du passé.
Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité; partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis, vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire, et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique dans leur pays.
Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance populaire.
J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie, mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].»
L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres d'une classe privilégiée.]
4. De grands troubles se préparaient à New York
Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé.
Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en 1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des États-Unis.