Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord attiré vers lui, et lui vers moi… bientôt une étroite amitié justifia nos sympathies.
Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté; mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais la société.
J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun; chaque repas était également précédé d'une invocation dans laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits servis sur la table.
Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de recueillement et de piété.
Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle- Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle- poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central, circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées, mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion! point de liberté sans le christianisme!
Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera religieuse quand elle sera protestante [24].»
Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir entretenus des intérêts de son église et de ses méditations religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité; singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures! J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine; l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.
Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses établissements publics et ses monuments; nous assistions aux assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades; j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui ne sont plus.
Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs. C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se succédaient non interrompus.
Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y cherchais.