Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie.
Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie, enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur, chant de gloire, soupirs d'amour!
L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide … Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps; c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme. Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le comprends.
Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns de mes souvenirs; cependant il est des événements que je n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée; quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte subitement dans ma patrie… il me semble que je rentre au foyer paternel… que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.
Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir seul me trouble l'âme.
Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté extraordinaire se révélait en elle… Cette jeune fille si simple, si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix. Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le talent qui exécute, la grâce qui embellit.
En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur une source de douces jouissances et de vives impressions qui jusqu'alors m'étaient inconnues.
Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille. Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres affections.
Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais, son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt si vous saviez ce que je suis.»
Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur mon âme?