Cependant nous touchions aux portes de la cité. — Demeurez, me dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville… je dois être seule.

En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un trouble profond.

Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!

Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre; mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont elle se saisit.

Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter? Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne, ou de l'énergie qui combat?

Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit avec une incroyable rapidité… Je supposai tous les malheurs possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient lentement, comme toutes celles qui sont comptées.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y reviendrait pour me donner la révélation promise.

Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions, amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre, et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans l'herbe.