M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à l'harmonie du tout.
J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté, la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la servitude… deux morales contraires: l'une, au service de la liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là cruelles, barbares, tyranniques.
Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des vertus… mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus saillante, la rend aussi plus importune à ma vue…
Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles; ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.
Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour l'équité, la charité, la tolérance…
Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les imprécations.
Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur envers la race noire.
En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix millions de tyrans.
Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés; chacun d'eux était à mes yeux un ennemi.
Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent que par les siècles.