«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière, où elle dort de l'éternel sommeil.»
Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une exagération de la douleur.
Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres.
J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve encore sa vie dans le néant des tombeaux!…
Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli ronge leur mémoire.
Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher.
Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.
Le ministre d'une communion protestante doit son office à l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans pitié.
Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même d'autre autorité que celle du pape [35].
Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes: le premier accepte la loi; le second l'impose.