Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à contempler sans émotion un sublime spectacle.

En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent, enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord… Ainsi s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque; sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de son bien-être et de l'audace de son génie!

En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires qui viennent d'Europe et du Maryland… la France et Baltimore!… mon père et Marie!!… ma patrie! Mon amour!… et je me perdis dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son coeur… L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille sensations délicieuses s'emparaient de mon corps… j'étais heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son avenir!

Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de Georges… de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un ami l'infortune est aimantée.

Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.

Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et, dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de nos pères.»

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que c'était la voix du coeur; il leur répondait:

— «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.»

Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était la voix de la corruption.