L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point
la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de
Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient
Français.
J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas! j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un jour qui n'avait pas été sans douceur.
Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire.
Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au- dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il sorte! c'est un homme de couleur!»
Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste, imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges, dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,» s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.» Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures. Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos outrages!»
Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à rester parmi nous.»
Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!» m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:
— «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait à mon ami. — Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de couleur?»
— Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez- vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.»
L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: — «Je suis venu ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel… non, je ne me battrai point… faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?»