Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible. Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme…
Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez- vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages, sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme il avait enfanté des forêts!
Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait!
Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans poésie?
Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, tient-il à l'ordre même de la destinée des nations…»
Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde. Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la solitude:
Chapitre XII
Suite de l'épreuve — 4 —
Littérature et beaux-arts
I
«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques apparaissent dans la vie des peuples.[43]
«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie, d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque brillante, règne des sens.