Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi: En conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi.
Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu à l'écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu l'avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvard s'était marié, puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant tourné contrairement à ses vues, un remords l'avait pris sur l'abandon où il laissait depuis tant d'années son autre enfant. Il l'eût même fait venir chez lui, sans l'influence de sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manoeuvres de la famille—et dans son isolement près de mourir, il voulut réparer ses torts en léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa fortune. Elle s'élevait à la moitié d'un million, ce qui faisait pour le copiste deux cent cinquante mille francs. L'aîné des frères, M. Étienne, avait annoncé qu'il respecterait le testament.
Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude. Il répétait à voix basse, en souriant du sourire paisible des ivrognes:
—Quinze mille livres de rente! et Pécuchet, dont la tête pourtant était plus forte, n'en revenait pas.
Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils, M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice, et même d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable scellés, inventaire, nomination d'un séquestre, etc.! Bouvard en eut une maladie bilieuse. À peine convalescent, il s'embarqua pour Savigny—d'où il revint, sans conclusion d'aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.
Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d'espoir, d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage.
Son premier cri avait été:—Nous nous retirerons à la campagne! et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait trouvé tout simple. Car l'union de ces deux hommes était absolue et profonde.
Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n'importe! Il demeura inflexible et la chose fut décidée.
Pour savoir où s'établir, ils passèrent en revue toutes les provinces. Le Nord était fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son climat, mais incommode vu les moustiques, et le Centre franchement n'avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit cagot des habitants. Quant aux régions de l'Est, à cause du patois germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il y avait d'autres pays. Qu'était-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes de géographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une.
Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d'écritures! plus de chefs! plus même de terme à payer!—Car ils posséderaient un domicile à eux! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots!—Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous laisserons pousser notre barbe!