Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.

—Admets dit Pécuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les côtes de la France et de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé.

Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu'il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol, lui parut tressaillir,—et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À ce moment, une pluie de graviers, déroula d'en haut.

Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria, de loin:—Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie.

Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton de touriste, tout en vociférant: La période n'est pas accomplie! la période n'est pas accomplie!

Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos. C'était comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les roches; une plus grosse le cacha.

Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise, sans doute.

Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. À cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper.

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À mesure qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre; il s'assit par terre les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des battements de son coeur qui l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la visière de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus loin, par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.