Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en accroche-coeur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une façon parisienne.
Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.
—Mélie! es-tu là, Mélie?
Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.
Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli;—et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d'ingénu.
—Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne! et rude à l'ouvrage, pourtant!—Pauvre petit coeur, va! quand je serai riche, je t'épouserai!
—Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle d'une voix douce, sur un accent traînard.
Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en jaillit.
Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en voulant l'aider, distingua sous la poussière, des figures de personnages.
C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de gauche, qui présentait sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture fort indécente.