Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience à moi me dît que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action? Et je vous demande la permission d'ajouter que je ne suis pas facile sur ces sortes de choses, la facilité n'est pas dans mes habitudes. Des œuvres littéraires, j'en tiens à la main qui, quoique émanées de nos grands écrivains, n'ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous dire que lorsque je suis arrivé à la fin de l'œuvre de M. Flaubert, j'ai été convaincu qu'une coupure faite par la Revue de Paris a été cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de joindre mon appréciation à l'appréciation plus élevée, plus éclairée que je viens de rappeler.

Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus distingués, sur l'œuvre dont il s'agit, et sur l'émerveillement qu'ils ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et si utile!

Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une poursuite? Voulez-vous me permettre de vous le dire? La Revue de Paris, dont le comité de lecture avait lu l'œuvre en son entier, car le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n'y avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du 1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s'est effarouché de la scène dans un fiacre. Il a dit: «Ceci n'est pas convenable, nous allons le supprimer.» Flaubert s'est offensé de la suppression. Il n'a pas voulu qu'elle eût lieu sans qu'une note fût placée au bas de la page. C'est lui qui a exigé la note. C'est lui qui, pour son amour-propre d'auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que d'un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la Revue, a dit: «Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous déclarerez que vous avez supprimé»; et alors on convint de la note suivante:

«La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris; nous en donnons acte à l'auteur.»

Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici la première partie, qui n'a pas une seule correction; un mot a été corrigé sur la seconde:

«Où allons-nous?—où vous voudrez, dit Léon poussant Emma dans la voiture. Les stores s'abaissèrent et la lourde machine se mit en route.

«Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.

«—Continuez! fit une voix qui sortait de l'intérieur.

«La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

«—Non! tout droit! cria la même voix.