Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même. Continuons la lecture de ce passage incriminé, au point de vue de la morale:
«Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes.» (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce pas?) «Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait.—Ah! va-t'en, disait-elle; ou d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue, toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regardait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la rassasiaient.
«C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs dans quelque hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections[74].»
Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout; mais avec les découpures de M. l'avocat impérial, le plus petit mot devient une montagne.
M. l'avocat impérial.—Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.
Me Senard.—Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78[75].
M. l'avocat impérial.—Je parle des citations faites à l'audience, et je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité ces lignes que vous venez de lire.
Me Senard.—Monsieur l'avocat impérial, j'ai cité tous les passages à l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est brisé. Vous avez développé à l'audience ce qui bon vous semblait, et vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur savait le livre; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien étrange, permettez-moi de vous le dire. Je suis appelé à m'expliquer sur tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages. Si je n'avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police correctionnelle, et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible qu'elle vous révolte vous-même, au moment où je les lis! Ces mêmes passages que vous signaliez comme incriminables il y a un instant, j'ai cependant bien le droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de cette accusation.
Je reprends ma citation où j'en suis resté au bas de la page 78[76].
«Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine, et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.