«Mais sans doute! Il serait temps de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques; alliance naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je veux le prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier; si, enfin, vous n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture, l'outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance; et, dans ce bel ordre qu'on admire, fait de débris louis-quatorziens, de ruines voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la presse le pouvoir, l'administration tout le monde! Mais les bonnes âmes s'extasient sur le Code civil, œuvre fabriquée, quoi qu'on dise, dans un esprit mesquin, tyrannique; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament? Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention? Et il y en a d'autres! Je les connais! aussi je vais écrire un petit roman intitulé: Histoire de l'idée de justice, qui sera drôle! mais j'ai une soif abominable! et toi?»
Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d'aller chercher des grogs au cabaret.
«En résumé, je vois trois partis..., non! trois groupes,—et dont aucun ne m'intéresse: ceux qui ont, ceux qui n'ont plus, et ceux qui tâchent d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité! Exemples: Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier leurs doctrines; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure «répression critique de la spontanéité spéculative»; le père Enfantin bénit les Habsbourg «d'avoir passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer l'Italie»; Pierre Leroux veut qu'on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'État, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement! Pas un cependant n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne pas! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin? L'un et l'autre sont deux fictions! Assez de métaphysique, plus de fantômes! Pas n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues! On dira que je renverse la société! Eh bien, après? où serait le mal? Elle est propre, en effet, ta société.»
Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.
«Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t'y mettre aussi, toi, et nous faire de la critique transcendante!»
Il fallait attaquer les idées reçues, l'Académie, l'École normale, le Conservatoire, la Comédie française, tout ce qui ressemblait à une institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien; alors, ils s'en prendraient aux personnes.
«Et on nous respectera, sois-en sûr!»
Deslauriers touchait à son vieux rêve: une rédaction en chef, c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.
«Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C'est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi; et, maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.»
Frédéric, en l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.