«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»
Puis il accusa la réaction.
Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, l’incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup, comme surcroît d’horreur, l’impôt des quarante-cinq centimes!—Et, par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces théories, aussi neuves que le jeu d’oie, eussent été depuis quarante ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d’aérolithes; et on fut indigné, en vertu de cette haine que provoque l’avènement de toute idée parce que c’est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d’elle, si médiocre qu’elle puisse être.
Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec Dieu. Les attaques qu’on lui portait parurent du sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré la législation la plus humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;—ce qui n’empêchait pas qu’on la méprisait pour sa faiblesse. La France, ne sentant plus de maître, se mit à crier d’effarement comme un aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne.
De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues, un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries sur la pipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire.
Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple sur ses propriétés de la Champagne, quand l’élucubration de Frédéric lui tomba dans les mains. Alors il s’imagina que son jeune ami était un personnage très influent et qu’il pourrait sinon le servir, du moins le défendre; de sorte qu’un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui, accompagné de Martinon.
Cette visite n’avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait de grand cœur «notre sublime devise: Liberté, Égalité, Fraternité, ayant toujours été républicain au fond». S’il votait, sous l’autre régime, avec le ministère, c’était simplement pour accélérer une chute inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans un joli pétrin, convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup Lamartine, lequel s’était montré «magnifique, ma parole d’honneur, quand, à propos du drapeau rouge...»
«Oui! je sais», dit Frédéric.
Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.
«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait de la logique. «Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d’une intelligence supérieure, il causa de l’exposition de peinture, où il avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.