Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne, de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets, les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout, jusqu’au char de l’Agriculture, traîné par des chevaux à la place de bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire, défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s’en inquiétait médiocrement.

Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l’avaient point attristé, car cette découverte l’autorisa (dans sa conscience) à supprimer la pension qu’il lui refaisait depuis le départ du prince. Il allégua l’embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette fut généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l’amant de cœur,—ce qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas que Frédéric ne payât la Maréchale, il s’imaginait «faire une bonne farce», arriva même à s’en cacher, et lui laissait le champ libre quand ils se rencontraient.

Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se fût ôté toute chance d’un retour vers l’autre, et puis c’était le seul moyen d’en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage, ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation, et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir.

Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu’il avait été chez Mme Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu, car souvent il s’extasiait devant elle sur l’absence de leur ami; et toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient.

La douceur du jeune homme et la joie de l’avoir pour dupe faisaient qu’Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu’aux dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui écrivit qu’une affaire urgente l’attirait pour vingt-quatre heures en province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n’osa le refuser et se rendit au poste du Carrousel.

Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un épurateur, homme facétieux qui buvait d’une manière exorbitante, tous lui parurent plus bêtes que leur giberne. L’entretien principal fut sur le remplacement des buffleteries par le ceinturon. D’autres s’emportaient contre les ateliers nationaux. On disait: «Où allons-nous?» Celui qui avait reçu l’apostrophe répondait en ouvrant les yeux, comme au bord d’un abîme: «Où allons-nous?» Alors un plus hardi s’écriait: «Ça ne peut pas durer! il faut en finir!» Et, les mêmes discours se répétant jusqu’au soir, Frédéric s’ennuya mortellement.

Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux, lequel, tout de suite, dit qu’il accourait pour le libérer, son affaire étant finie.

Il n’avait pas eu d’affaire. C’était une invention pour passer vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords l’avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui offrir à souper.

«Mille grâces! je n’ai pas faim! je ne demande que mon lit!

—Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait dangereux!»