Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale et, d’un air très sombre, dit qu’elle devait opter entre lui et Arnoux. Elle répondit avec douceur qu’elle ne comprenait goutte à des «ragots pareils», n’aimait pas Arnoux, n’y tenait aucunement. Frédéric avait soif d’abandonner Paris. Elle ne repoussa pas cette fantaisie, et ils partirent pour Fontainebleau dès le lendemain.
L’hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d’eau clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s’ouvraient sur un corridor, comme dans les monastères. Celle qu’on leur donna était grande, fournie de bons meubles, tendue d’indienne, et silencieuse, vu la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants dans la rue firent une partie de barres;—et cette tranquillité, succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un apaisement.
Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de loin au ton fauve des briques, et l’ensemble du palais, couleur de rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.
Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur montra d’abord les appartements des reines, l’oratoire du pape, la galerie de François 1er, la petite table d’acajou sur laquelle l’empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient l’ancienne galerie des Cerfs, l’endroit où Christine fit assassiner Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire attentivement; puis, se tournant vers Frédéric:
«C’était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!»
Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes, la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils; on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des tapisseries représentant les dieux de l’Olympe, Psyché ou les batailles d’Alexandre.
Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s’arrêtait une minute pour lisser ses bandeaux.
Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent dans la salle des Fêtes.
Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments octogones, rehaussé d’or et d’argent, plus ciselé qu’un bijou, et par l’abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les armes de France, jusqu’à la tribune pour les musiciens, construite à l’autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le ciel bleu continuait indéfiniment l’outremer des cintres; et du fond des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l’horizon, il semblait venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d’ivoire, et des ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,—époque de science ingénue, de passions violentes et d’art somptueux, quand l’idéal était d’emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses des rois se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses s’était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane chasseresse, et même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa gloire, et il reste là quelque chose d’elle, une voix indistincte, un rayonnement qui se prolonge.
Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable. Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement Rosanette, en lui demandant si elle n’aurait pas voulu être cette femme.