Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir le silence, qui était profond, absolu,—un silence noir. Des hommes en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et s’évanouissaient comme des fantômes.

Le poste de l’École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,—et on n’écoutait pas Frédéric. Il s’obstina, jurant que son ami Dussardier l’attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe arrondissement.

La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille. Le jour se levait. Les feux de bivouac s’éteignaient.

L’insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables. Le sol des rues se trouvait, d’un bout à l’autre, inégalement bosselé. Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s’ouvraient sur le vide. On apercevait l’intérieur des chambres avec leurs papiers en lambeaux; des choses délicates s’y étaient conservées quelquefois. Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.

Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant Charbonnel et de l’archevêque de Paris. On disait que le duc d’Aumale était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l’artillerie arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers trois heures, quelqu’un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires de l’émeute étaient chez le président de l’Assemblée.

Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs, Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations s’arrêtèrent; on regarda l’inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait être Henri V.

Pour n’avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie du XIe arrondissement, d’où on ne lui permit pas de sortir avant neuf heures du matin.

Il alla en courant jusqu’au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des Tuileries, des oiseaux chantaient.

Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en mettant la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette parole était devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la civière en criant:

«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»