Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d’écriture destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M. Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le capitaliste signait-il une pareille élucubration? L’avocat, sans le moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à Mme Dambreuse, qui, la trouvant fort bien, s’était chargée du reste.

Cette démarche surprit Frédéric. Il l’approuva cependant; puis, comme Deslauriers s’aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position vis-à-vis de Louise.

«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.»

Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort. Il éprouvait, d’ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. Sa joie de posséder une femme riche n’était gâtée par aucun contraste; le sentiment s’harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait des douceurs partout.

La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le faisait rêver à d’autres attitudes; pendant qu’elle causait d’un ton froid, il se rappelait ses mots d’amour balbutiés; tous les respects pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui, et il avait parfois des envies de s’écrier: «Mais je la connais mieux que vous! Elle est à moi!»

Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme Dambreuse, durant tout l’hiver, traîna Frédéric dans le monde.

Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les bras nus, l’éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle s’arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l’entourait comme un cadre) et elle avait un léger mouvement d’indécision, en clignant les paupières, pour découvrir s’il était là. Elle le ramenait dans sa voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des ombres, s’agitaient dans la boue; et, serrés l’un contre l’autre, ils apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.

C’était par ennui surtout que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit à le combler d’adulations et de caresses.

Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie; elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d’un usage quotidien, pour qu’il n’eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d’abord et bientôt lui parurent toutes simples.

Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l’entrée d’un passage, sortait par l’autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des courses; elle jetait les yeux tout à l’entour; rien à craindre! et elle poussait comme un soupir d’exilé qui revoit sa patrie. La chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.