La route était longue, et—comme dans les repas de cérémonie où l’on est réservé d’abord, puis expansif—la tenue générale se relâcha bientôt. On ne causait que du refus d’allocation fait par la Chambre au Président. M. Piscatory s’était montré trop acerbe, Montalembert, «magnifique, comme d’habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l’avis de MM. Quentin-Bauchart et Dufour.
Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par des boutiques, où l’on ne voit que des chaînes en verre de couleur et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d’or,—ce qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde instantanément se tut.
Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles d’araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes, et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes d’immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques noirs rehaussés de lettres d’or, des statuettes de plâtre: petits garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l’air par un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. D’énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du haut des stèles jusqu’au pied des dalles, avec de longs replis, comme des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre les croix de bois noir;—et le corbillard s’avançait dans les grands chemins, qui sont pavés comme les rues d’une ville. De temps à autre, les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans l’herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres sortaient de la verdure des ifs. C’étaient des offrandes abandonnées, des débris que l’on brûlait.
La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente abrupte. On a sous les pieds des sommets d’arbres verts; plus loin, des cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.
Frédéric put admirer le paysage pendant qu’on prononçait les discours.
Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du conseil général de l’Aube, le troisième au nom de la Société houillère de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d’agriculture de l’Yonne, et il y en eut un autre, au nom d’une Société philanthropique. Enfin, on s’en allait, lorsqu’un inconnu se mit à lire un sixième discours, au nom de la Société des antiquaires d’Amiens.
Et tous profitèrent de l’occasion pour tonner contre le socialisme, dont M. Dambreuse était mort victime. C’était le spectacle de l’anarchie et son dévouement à l’ordre qui avait abrégé ses jours. On exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme comme représentant du peuple, car, s’il n’était pas orateur, il possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables, etc., avec tous les mots qu’il faut dire: «Fin prématurée,—regrets éternels;—l’autre patrie,—adieu, ou plutôt non, au revoir!»
La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être question dans le monde.
On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se gênait pas pour l’apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte de l’enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous les discours;—car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des potdevinistes les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie n’avait pas duré trop longtemps; on s’en félicitait.
Frédéric, fatigué, rentra chez lui.