Il eut envie de l’assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent. Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:
«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n’ai pas besoin de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»
Trois jours après, Delphine entra brusquement.
«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait peur.»
Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée de petite vérole, paralytique d’un bras, aux trois quarts ivre et bredouillant.
C’était l’afficheur de maître Gautherot. L’opposition à la saisie ayant été repoussée, la vente, naturellement, s’ensuivait.
Pour sa peine d’avoir monté l’escalier, il réclama d’abord un petit verre;—puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite plusieurs minutes à faire des clignements d’yeux incompréhensibles; enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins de l’affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s’y trouvait désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la haine de la Vatnaz.
Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur, avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s’était aigrie sous les bourrasques de l’existence, ayant tour à tour donné des leçons de piano, présidé une table d’hôte, collaboré à des journaux de modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans le monde des femmes légères,—où ses relations lui permirent d’obliger beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé auparavant dans une maison de commerce.
Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d’elles deux livres, dont l’un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui tenait par obligeance celui d’une nommée Hortense Baslin, se présenta un jour à la caisse au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille même, Dussardier n’en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir cette histoire de vol, lui conta qu’il l’avait perdu. L’ouvrière redit naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le cœur net, d’un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il se contenta de répondre: «Je l’ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la maison peu de temps après, sans croire à l’anéantissement du livre, et s’imaginant que Dussardier le gardait.
A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans l’intention de le reprendre. Puis, n’ayant rien découvert, malgré les perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et bientôt d’amour, pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et si fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se jeta dessus avec un appétit d’ogresse,—et elle en avait abandonné la littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies généreuses», le cours qu’elle professait sur la Désubalternisation de la femme, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de s’unir par un mariage.