L’endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux, traversant les feuilles, tomba dessus; et elles parurent à Cisy briller comme des vipères d’argent sur une mare de sang.
Le citoyen fit voir qu’elles étaient de longueur pareille; il prit la troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d’effaré ou de cruel.
Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.
Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de réflexion) tâcha d’élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre un gant, celui de saisir l’épée de son adversaire avec la main gauche; Regimbart, qui était pressé, ne s’y refusa pas. Enfin le baron, s’adressant à Frédéric:
«Tout dépend de vous, monsieur! Il n’y a jamais de déshonneur à reconnaître ses fautes.»
Dussardier l’approuva du geste. Le citoyen s’indigna.
«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?... En garde!»
Les adversaires étaient l’un devant l’autre, leurs témoins de chaque côté. Il cria le signal:
«Allons!»
Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s’écartèrent, il tomba sur le dos évanoui. Joseph le releva; et, tout en lui poussant sous les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte rouvrit les yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son épée. Frédéric avait gardé la sienne; et il l’attendait, l’œil fixe, la main haute.