Des sanglots de colère l’étouffaient, et il tournait dans la chambre, comme pris d’une grande angoisse.
«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais pas! si nous tâchions de le délivrer, hein? Pendant qu’on le mènera au Luxembourg, on peut se jeter sur l’escorte dans le couloir! Une douzaine d’hommes déterminés, ça passe partout!»
Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.
Sénécal lui apparut plus grand qu’il ne croyait. Il se rappela ses souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l’enthousiasme de Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu’inspire tout homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s’il l’eût secouru, Sénécal n’en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement quelque combinaison pour le sauver.
Il leur fut impossible de parvenir jusqu’à lui.
Frédéric s’enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois semaines fréquenta les cabinets de lecture.
Un jour, plusieurs numéros du Flambard lui tombèrent sous la main. L’article de fond invariablement était consacré à démolir un homme illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis, on blaguait l’Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à mort quand il y en avait. La disparition d’un paquebot fournit matières à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier des arts donnait, sous forme d’anecdote ou de conseil, des réclames de tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes, des analyses d’ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers et une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des petits théâtres, où l’on s’acharnait sur deux ou trois directeurs; et les intérêts de l’art étaient invoqués à propos des décors des Funambules ou d’une amoureuse des Délassements.
Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un article intitulé: Une poulette entre trois cocos. C’était l’histoire de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte, il avait le beau rôle, d’abord dans le souper, où il s’introduisait de force, ensuite dans le pari, puisqu’il emmenait la demoiselle, et finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La bravoure de Frédéric n’était pas niée précisément, mais on faisait comprendre qu’un intermédiaire, le protecteur lui-même, était survenu juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être de perfidie:
«D’où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable est-ce qu’on trompe ici?»
C’était, sans le moindre doute, une vengeance d’Hussonnet contre Frédéric, pour son refus des cinq mille francs.