A l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’empire se reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. C’est un mauvais goût de parvenu, une manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.

Sur une des tours, on a construit, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai que la vue qu’on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, vu du dehors, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir de la vie ou aller manger à la cuisine.

Pour regagner la ville, nous sommes descendus par une tour qui servait aux voitures à monter presque dans la place. La pente douce et garnie de sable tourne autour d’un axe de pierre comme les marches d’un escalier. La voûte est sombre, éclairée seulement par le jour vif des meurtrières. Les consoles où s’appuie l’extrémité intérieure de l’arc de voûte représentent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention dogmatique semble avoir présidé à leur composition. Il faudrait prendre l’œuvre à partir d’en bas, qui commence par l’Aristoteles equitatus (sujet traité déjà sur une des statues du chœur de la cathédrale de Rouen), et l’on arrive, par des dégradations, à un monsieur qui s’amuse avec une dame, dans la posture perfide recommandée par Lucrèce et par l’Amour conjugal. La plupart des sujets intermédiaires ont, du reste, été enlevés, au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, tels que nous autres, et enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d’un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, «parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames».

Château de Chenonceaux.—..... Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceaux. Il est à quelque distance du village qui se tient à l’écart respectueusement. On le voit, au fond d’une grande allée d’arbres, entouré de bois, encadré dans un vaste parc à belles pelouses. Bâti sur l’eau, en l’air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous et murmure au bas de ses arches, dont les arêtes pointues brisent le courant. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume.

On entre par le bout d’une longue salle voûtée en ogives, qui servait autrefois de salle d’armes. On y a mis quelques armures qui, malgré la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à leur place. Tout l’intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l’époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas sous leur manteau les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes.

Dans les cuisines, que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les propriétaires de Chenonceaux.

N’y a-t-il pas, d’ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous faire passer devant un temps infini, en vous figurant le temps où leurs maîtres vivaient, et les ballets où tournoyaient les vertugadins de toutes ces belles dames roses, et les bons coups d’épée que ces gentilshommes s’allongeaient avec leurs rapières. Voilà des tentations de l’histoire. On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous et les différences qu’il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s’ouvrissent, pour nous dire les récits de leur cœur, tout ce qu’ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C’est une curiosité irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a pour le passé inconnu d’une maîtresse... Mais ils restent sourds aux questions de nos yeux; ils restent là, muets, immobiles dans leurs cadres de bois, nous passons. Les mites picotent leur toile, on les revernit: ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés. Et puis d’autres viennent aussi les regarder jusqu’au jour où ils tomberont en poussière et où l’on rêvera de même devant nos propres images. Et l’on se demandera ce qu’on faisait dans ce temps-là, de quelle couleur était la vie, et si elle n’était pas plus chaude...

..... Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand portrait de Mme Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout, (c’est, du reste, une belle figure, et, comme le talent si décrié et si peu lu de ce poète, meilleure au second aspect qu’au premier), ne m’avait rappelé par le caractère infaillible de la bouche, qui est grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité singulière du portrait de Mme de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans, à Coppet, éclairé par le soleil de juin, je ne pus m’empêcher d’être frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges, reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose d’analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spiritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Tout le reste est resté dans les instincts matériels.

En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceaux, dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas blanc et cerise. S’il m’appartenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne m’y pas mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de beaucoup de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières tout le plaisir n’était qu’imagination? Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas? (Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir la momie de Cléopâtre!) Mais je n’oserais pas seulement, de peur de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l’étrier de François Ier, de peur qu’il n’y restât, ni poser les lèvres sur l’embouchure de l’énorme trompe qui est dans la salle d’armes, de peur de m’y rompre la poitrine...

CHAPITRE III