Quelquefois, cependant, quand ce misérable qui était là était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que toutes les larmes de ses yeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, on parlait de le relâcher. Le prisonnier promettait tout: il rendrait les places fortes, il remettrait les clefs de ses meilleures villes, il donnerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint-Sépulcre. Et de l’argent! de l’argent encore! Il en ferait plutôt faire par les Juifs! Alors on signait le traité, on le contresignait, on l’antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. Il enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C’était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment? Le pape vous en relevait, et, pour la rançon, on ne la payait pas.
Quand Clisson fut enfermé dans le château de l’Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d’or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu’il fut sorti, il commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d’or qu’il avait soldés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.
Quand Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre, il promit une rançon d’un million; il promit sa fille aînée, fiancée déjà au roi de Sicile. Il promit Montcontour, Sesson et Jugan, etc., ne donna ni sa fille, ni l’argent, ni les places fortes. Il avait fait vœu d’aller au Saint-Sépulcre. Il s’en acquitta par procureur. Il avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides; le pape l’en dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes, son pesant d’or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu’il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu’ils lui avaient vendue.
De l’autre côté de la Sèvre, et s’y trempant les pieds, un bois couvre la colline de sa masse verte et fraîche; c’est la Garenne, parc très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu’on y a voulu introduire. M. Semot (le père du propriétaire actuel), qui était un peintre de l’empire et un artiste lauréat, a travaillé là, du mieux qu’il a pu, à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain, qui était fort à la mode du temps de Canova et de Mme de Staël. On était pompeux, grandiose et noble. C’était le temps où on sculptait des urnes sur les tombeaux, où l’on peignait tout le monde en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d’Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu’il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.
Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta, et, en face, un temple à l’Amitié.
.... Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont prodigués ici avec naïveté et conviction..... Mais toutes les richesses poétiques sont réunies dans la grotte d’Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.
..... Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aimait d’une admiration si dévouée, quoi qu’il fût dur, quoi qu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui. Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que: «c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se l’appropriât pour elle seule». Sentant, disait-elle: «plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice, et s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur».
Le parc n’en est pas moins un endroit charmant. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d’arbres retombent dans la rivière. On entend l’eau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s’y trouve, c’est que nous sortions de Clisson, qui est d’une beauté vraie, si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n’est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais, d’ailleurs, qu’est-ce donc que le mauvais goût? C’est invariablement le goût de l’époque qui nous a précédés. Le mauvais goût du temps de Ronsard, c’était Marot; du temps de Boileau, c’était Ronsard; du temps de Voltaire, c’était Corneille, et c’était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. O gens de goût des siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant! Vous rirez un peu de leurs crampes d’estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage, et des grimaces qu’ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.
Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs, nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh! oh! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier, du fumier, de l’engrais! O postérité! n’oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme de nos chapeaux et l’esthétique de la Revue des Deux Mondes!
C’est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques que notre carriole nous traîna jusqu’à Tiffanges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l’imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C’était le frétillement d’une anguille dans le corps d’un rat de barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l’agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête! Je ne puis y penser sans de certains remords.