Mais un homme enfin, un homme est venu, pénétré du génie des choses antiques et dédaigneux des routes battues.
Il a su reconnaître, lui, les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César, qui n’avait fait élever ces pierres que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d’être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois sur les côtes de l’Armorique!
Le littérateur honnête qui retrouva, pour la gloire du grand Julius, cette précaution sublime (ainsi restituant à César ce qui jamais n’appartint à César), était un ancien élève de l’École polytechnique, un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère.
L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu’on appelle l’Archéologie celtique, dont nous allons immédiatement vous découvrir les arcanes.
Une pierre posée sur d’autres se nomme un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale. Un rassemblement de pierres debout et recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table du diable ou palais des géants; car, semblables à ces bourgeois qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles.
Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire: Voilà un cromlech; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales, on a affaire à un lichaven ou trilithe. Parfois deux blocs énormes sont superposés l’un sur l’autre, ne se touchant que par un seul point, et vous lisez dans les livres «qu’ils sont équilibrés de telle manière que le vent suffit pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée», assertion que je ne nie pas, tout en me méfiant quelque peu du vent celtique, et bien que ces pierres prétendues branlantes soient constamment restées inébranlables à tous les coups de pied furieux que j’ai eu la candeur de leur donner, elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce qu’est une pierre fichade, une pierre fiche, une pierre fixée, ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait, en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre fiette, et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour-d’Auvergne, Penhoet et autres, doublés de Mahé et renforcés de Freminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un men-hir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au milieu des champs.
J’allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de silex et de terre s’appellent barrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.
On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux, que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou des sépultures, et que les conseils de fabrique, au temps des druides, se rassemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu. Les barrows et les galgals ont été sans doute des tombeaux; et quant aux men-hirs, on a poussé le bon vouloir jusqu’à leur trouver une forme d’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste impudeur de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvens!
Une rêverie, si vague qu’elle soit, peut vous conduire en des créations splendides, quand elle part d’un point fixe. Alors, l’imagination, comme un hippogriffe qui s’envole, frappe la terre de tous ses pieds, et voyage en ligne droite vers les espaces infinis. Mais lorsque, s’acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d’histoire, elle essaie d’en extraire une science et de recomposer un monde, elle demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute à qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.
Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), que si l’on me demande, après tant d’opinions, quelle est la mienne, j’en émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l’Égyptien Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion la voici: les pierres de Carnac sont de grosses pierres!...