SATAN.
Tant mieux, ce drôle-là m’assommait; mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir si tôt. Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l’âme.
Ils reprirent leur route et ils allaient, par la nuit obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau fleuve. On entendait le bruit de l’eau dans les bambous dont les têtes ployaient sous le souffle du vent. Les ondes bleues roulaient éclairées par la lune qui se reflétait sur elles. Au ciel, les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant—et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement entre des prairies toutes pleines de silence, de fleurs. Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’Océan.
Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages. Souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse, toute humide; elle était transparente et bleue comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée, c’était un horizon large et grand qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre.—Je ne sais quelle perception jusque-là inconnue de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises.....
Suivent de nombreuses apparitions de femmes.—Smarh les repousse.—Puis il est tenté par des tables chargées des mets les plus exquis, par des palais, des royaumes, la richesse, la jouissance sous toutes ses formes.—Puis il veut du sang et prend part à de gigantesques combats.—Enfin, las de tout, il arrive au bout du monde, au bord de l’Océan.
SMARH.
Qu’est-ce que le monde? Qu’il est petit! J’y étouffe! Élargis-moi cette terre, étends ces océans, agrandis-moi l’atmosphère où je vis! Est-ce là tout! Est-ce que la vie se borne là? J’ai dévoré le monde, je veux autre chose, l’éternité! l’éternité!
..... Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait faite.—Il éleva une pyramide de têtes de morts séchées par les vents; il balaya avec des drapeaux déchirés le sang versé, et il le mit dans une fosse, et il répétait: Gloire! Gloire! Mais tout croula vite. La poussière même s’envola, les ossements s’engloutirent; la terre but le sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui.