Le grand cerf n’eut pas l’air de la sentir; en enjambant par-dessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l’éventrer; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal s’arrêta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu’une cloche au loin tintait, il répéta trois fois:

«Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère!»

Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières et mourut.

Julien fut stupéfait, puis accablé d’une fatigue soudaine; et un dégoût, une tristesse immense l’envahit. Le front dans les deux mains, il pleura pendant longtemps.

Son cheval était perdu; ses chiens l’avaient abandonné; la solitude qui l’enveloppait lui sembla toute menaçante de périls indéfinis. Alors, poussé par un effroi, il prit sa course à travers la campagne, choisit au hasard un sentier et se trouva presque immédiatement à la porte du château.

La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédiction l’obsédait; il se débattait contre elle. «Non! non! non! je ne peux pas les tuer!» puis, il songeait: «Si je le voulais, pourtant?...» et il avait peur que le diable ne lui en inspirât l’envie.

Durant trois mois, sa mère en angoisses pria au chevet de son lit, et son père, en gémissant, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda les maîtres mires les plus fameux, lesquels ordonnèrent des quantités de drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent funeste ou un désir d’amour. Mais le jeune homme, à toutes les questions, secouait la tête.

Les forces lui revinrent, et on le promenait dans la cour, le vieux moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.

Quand il fut rétabli complètement, il s’obstina à ne point chasser.

Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d’une grande épée sarrasine.