Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les métamorphoses d’un aliment. L’homme qui n’use que d’un seul est chimiquement pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin, ayant calculé toute la chaux contenue dans l’avoine d’une poule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses œufs. Donc, il se fait une création de substance. De quelle manière? On n’en sait rien.
On ne sait même pas quelle est la force du cœur. Borelli admet celle qu’il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et Kiel l’évalue à huit onces environ, d’où ils conclurent que la physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaient pas.
Un mois se passa dans le désœuvrement. Puis ils songèrent à leur jardin.
L’arbre mort, étalé dans le milieu, était gênant; ils l’équarrirent. Cet exercice les fatigua. Bouvard avait très souvent besoin de faire arranger ses outils chez le forgeron.
Un jour qu’il s’y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la santé, par François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement, qu’il écrivit à Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou l’expédia et indiquait, dans sa lettre, une pharmacie pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins et y causent des bruits. Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer, c’est le camphre. Bouvard et Pécuchet l’adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d’eau sédative et des pilules d’aloès. Ils entreprirent même la cure d’un bossu.
C’était un enfant qu’ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère, une mendiante, l’amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et, pour être sûrs qu’il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l’esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le docteur, depuis longtemps, la traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols, cette tache avait grandi et formait un cercle rose. Ils voulurent l’en guérir. Elle accepta, mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un œil qui aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré l’effroi du mercure, ils administrèrent du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande,—et le percepteur des contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.