Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quel amusement leur donner?

Jean-Jacques, dans Émile, conseille au gouverneur de faire faire à l’élève ses jouets lui-même en l’aidant un peu, sans qu’il s’en doute. Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet à coudre une balle. Ils passèrent aux jeux instructifs tels que des découpures; Pécuchet leur montra son microscope. La chandelle étant allumée, Bouvard dessinait avec l’ombre de ses doigts sur la muraille le profil d’un lièvre ou d’un cochon. Le public s’en fatigua.

Des auteurs exaltent comme plaisir un déjeuner champêtre, une partie de bateau; était-ce praticable, franchement? Et Fénelon recommande de temps à autre «une conversation innocente». Impossible d’en imaginer une seule!

Ils revinrent aux leçons, et les boules à facettes, les rayures, le bureau typographique, tout avait échoué, quand ils avisèrent un stratagème.

Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom d’un plat; bientôt il lut couramment dans le Cuisinier français. Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si, pour l’avoir, elle écrivait à la couturière. En moins de trois semaines, elle accomplit ce prodige. C’était courtiser leurs défauts, moyen pernicieux, mais qui avait réussi.

Maintenant qu’ils savaient écrire et lire, que leur apprendre? Autre embarras.

Les filles n’ont pas besoin d’être savantes comme les garçons. N’importe, on les élève ordinairement en véritables brutes, tout leur bagage intellectuel se bornant à des sottises mystiques.

Convient-il de leur enseigner les langues? «L’espagnol et l’italien, prétend le Cygne de Cambrai, ne servent guère qu’à lire des ouvrages dangereux.» Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine n’aurait que faire de ces idiomes, tandis que l’anglais est d’un usage plus commun. Pécuchet en étudia les règles; il démontrait, avec sérieux, la façon d’émettre le th: «Tiens, comme cela, the, the, the?» Mais avant d’instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On les devine par la phrénologie. Ils s’y plongèrent, puis voulurent en vérifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la bosse de la bienveillance, de l’imagination, de la vénération et celle de l’énergie amoureuse: vulgo, érotisme.

On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie et l’enthousiasme joints à l’esprit de ruse.

Effectivement, tels étaient leurs caractères. Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l’un comme chez l’autre le penchant à l’amitié, et, charmés de la découverte, ils s’embrassèrent avec attendrissement.