Mais pour les enfants l’avenir n’existe pas. On avait beau les saturer de cette maxime: «Que le travail est honorable et que les riches parfois sont malheureux», ils avaient connu des travailleurs nullement honorés et se rappelaient le château où la vie semblait bonne.
Les supplices du remords leur étaient dépeints avec tant d’exagération qu’ils flairaient la blague et se méfiaient du reste.
On essaya de les conduire par le point d’honneur, l’idée de l’opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin, Jacquart! Victor ne montrait aucune envie de leur ressembler.
Un jour qu’il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous; mais, ayant oublié la mort d’Henri IV, Pécuchet le coiffa d’un bonnet d’âne. Victor se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps qu’il fallut enlever ses oreilles de carton.
Sa sœur, comme lui, se montrait fière des éloges et indifférente aux blâmes.
Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir qu’ils devaient soigner, et on leur comptait deux ou trois sols pour qu’ils fissent l’aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent leur appartenait.
Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard «mon oncle» et Pécuchet «bon ami»; mais ils les tutoyaient, et la moitié des leçons ordinairement se passait en disputes.
Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les cheveux. Pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme lui, et le pauvre homme n’osait se plaindre, tant il aimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s’éleva extraordinairement. Bouvard et Pécuchet descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la cheminée, et Marcel, joignant les mains, s’écriait:
«Retirez-le! c’est trop! c’est trop!»
Le couvercle de la marmite sauta comme un obus éclate. Une masse grisâtre bondit jusqu’au plafond, puis tourna sur elle-même frénétiquement en poussant d’abominables cris.