Puis, cherchant à excuser Victor, il allégua l’opinion de Rousseau: l’enfant n’a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral.

Ceux-là, suivant Pécuchet, avaient l’âge du discernement, et ils étudièrent les moyens de les corriger. Pour qu’une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L’enfant a brisé un carreau, on n’en remettra pas: qu’il souffre du froid; si, n’ayant plus faim, il demande d’un plat, cédez-lui; une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux, qu’il reste sans travail: l’ennui de soi-même l’y ramènera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait endurer les excès, et la fainéantise lui conviendrait.

Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale; des pensums lui furent donnés, il devint plus paresseux; on le privait de confitures, sa gourmandise en redoubla. L’ironie aurait peut-être du succès? Une fois, étant venu déjeuner, les mains sales, Bouvard le railla, l’appelant joli cavalier, muscadin, gants jaunes. Victor écoutait le front bas, blêmit tout à coup, et jeta son assiette à la tête de Bouvard, puis, furieux de l’avoir manqué, se précipita sur lui. Ce n’était pas trop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait par terre, tâchant de mordre. Pécuchet l’arrosa de loin avec une carafe d’eau; de suite il fut calmé, mais enroué pendant deux jours. Le moyen n’était pas bon.

Ils en prirent un autre: au moindre symptôme de colère, le traitant comme un malade, ils le couchaient dans son lit; Victor s’y trouvait bien et chantait. Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix de coco et commençait à la fendre, quand Pécuchet survint:

«Mon coco!»

C’était un souvenir de Dumouchel! Il l’avait apporté de Paris à Chavignolles, en leva les bras d’indignation. Victor se mit à rire. «Bon ami» n’y tint plus, et, d’une large calotte, l’envoya bouler au fond de l’appartement, puis, tremblant d’émotion, alla se plaindre à Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches.

«Es-tu bête, avec ton coco! Les coups abrutissent! La terreur énerve. Tu te dégrades toi-même!»

Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois indispensables. Pestalozzi les employait, et le célèbre Mélanchthon avoue que, sans eux, il n’eût rien appris.—Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants au suicide, on en lit des exemples. Victor s’était barricadé dans sa chambre.—Bouvard parlementa derrière la porte, et, pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes.