Au Salon de Flore. L’intérieur d’un bastringue. En face, et occupant tout le fond, une estrade pour l’orchestre. Il y a dans le coin de gauche une contre-basse. Attachés au mur, des instruments de musique; au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l’estrade une table avec une chaise; deux autres tables des deux côtés. Une petite estrade plus basse est au milieu, devant l’autre. Toute la scène est remplie de chaises. A une certaine hauteur un balcon, où l’on peut circuler.
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SCÈNE PREMIÈRE.
ROUSSELIN, seul, à l’avant-scène, puis UN GARÇON DE CAFÉ.
Si je comparais l’anarchie à un serpent, pour ne pas dire hydre? Et le pouvoir... à un vampire? Non, c’est prétentieux! Il faudrait cependant intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme: «fermer l’ère des révolutions, camarilla, droits imprescriptibles, virtuellement»; et beaucoup de mots en isme: «parlementarisme, obscurantisme!...»
Calmons-nous! un peu d’ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt; on a constitué le bureau hier au soir. Le voilà; le bureau! Ici, la place du Président (il montre la table, au milieu); des deux côtés, les deux secrétaires, et moi, au milieu, en face du public!... Mais sur quoi m’appuierai-je? Il me faudrait une tribune! Oh! je l’aurai, la tribune! En attendant... (Il va prendre une chaise et la pose devant lui, sur la petite estrade.) Bien! et je placerai le verre d’eau,—car je commence à avoir une soif abominable—je placerai le verre d’eau là! (Il prend le verre d’eau qui se trouve sur la table du Président et le met sur sa chaise.) Aurai-je assez de sucre? (Regardant le bocal qui en est plein.) Oui!
Tout le monde est assis. Le Président ouvre la séance, et quelqu’un prend la parole. Il m’interpelle pour me demander... par exemple... Mais d’abord qui m’interpelle? Où est l’individu? A ma droite, je suppose! Alors je tourne la tête brusquement! Il doit être moins loin? (Il va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet... Si j’avais pris mon habit? C’est plus commode pour le bras! Une redingote vaut mieux, à cause de la simplicité. Cependant le peuple, on a beau dire, aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate? (Il se regarde dans une petite glace à main, qu’il retire de sa poche.) Le col un peu plus bas. Pas trop cependant; on ressemble à un chanteur de romance. Oh! ça ira—avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir! C’est égal! Voilà une peur qui m’empoigne... et j’éprouve à l’épigastre... (Il boit.) Ce n’est rien! Tous les grands orateurs ont cela à leurs débuts! Allons, pas de faiblesse, ventrebleu! un homme en vaut un autre, et j’en vaux plusieurs! Il me monte à la tête... comme des bouillons! et je me sens, ma parole, un toupet infernal!
«Et c’est à moi que ceci s’adresse, monsieur!» Celui-là est en face; marquons-le. (Il dérange une chaise et la pose au milieu.) «A moi que ceci s’adresse, à moi!» Avec les deux mains sur la poitrine, en me baissant un peu. «A moi, qui, pendant quarante ans... à moi, dont le patriotisme... à moi que... à moi pour lequel...» puis, tout à coup: «Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!» Et on reste sans bouger! (Rousselin garde la tête en haut, l’index de la main droite vers le sol.) Il réplique: «Vos preuves alors! donnez vos preuves! Ah! prenez garde! On ne se joue pas de la crédulité publique!» Il ne trouve rien. «Vous vous taisez! ce silence vous condamne! J’en prends acte!» Un peu d’ironie maintenant! On lui lance quelque chose de caustique, avec un rire de supériorité. «Ah! ah!» Essayons le rire de supériorité. «Ah! ah! ah! je m’avoue vaincu, effectivement! Parfait!» Mais deux autres qui sont là (Rousselin déplace deux chaises)—Je les reconnaîtrai—s’écrient que je m’insurge contre nos institutions, ou n’importe quoi. Alors d’un ton furieux: «Mais vous niez le progrès!» Développement du mot progrès: «Depuis l’astronome avec son télescope qui, pour le hardi nautonier... jusqu’au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l’artiste dont l’inspiration...» Et je continue jusqu’à une phrase, où je trouve le moyen d’introduire le mot «bourgeoisie». Tout de suite: éloge de la bourgeoisie, le tiers État, les cahiers, 89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien-être par l’ascension progressive des classes moyennes. Mais un ouvrier: «Eh bien! et le peuple, qu’en faites-vous?» Je pars: «Ah! le peuple, il est grand»; et je le flagorne, je lui en fourre par-dessus les oreilles! J’exalte Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les tailleurs sont flattés. Et après que j’ai tonné contre la corruption des riches: «Que lui reproche-t-on, au peuple? c’est d’être pauvre!» Tableau enragé de sa misère; bravos! «Ah! pour qui connaît ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire! Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l’ouvrier! parce que son étreinte, pour être un peu rude, n’en est que plus sympathique! parce que toutes les différences de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci! surannées, et que rien n’est comparable à l’affection d’un homme de cœur!...» Et je me tape sur le cœur! bravo! bravo! bravo! (Rousselin claque des mains en tournoyant.)
UN GARÇON DE CAFÉ.
Monsieur Rousselin, ils arrivent!