LES INVITÉS.
Quel original!—Avez-vous vu?—Un scandale pareil pour finir une si belle fête!...—Ah! mon Dieu! à quoi se trouve-t-on exposé!...
Quand les invités sont partis, les lustres, les girandoles et les candélabres se mettent à brûler plus fort, donnant une lumière rose, verte et bleue; les bouquets tombés par terre se relèvent d’eux-mêmes et vont se placer dans les jardinières. Les fleurs fanées s’entr’ouvrent, les meubles çà et là se replacent en ordre. Les cariatides des deux côtés de la scène se meuvent et s’avancent. Ce sont les fées elles-mêmes qui se réjouissent de la vertu de Paul.
QUATRIÈME TABLEAU
Une chambre d’aspect misérable. A droite et à gauche une fenêtre en tabatière. Au fond, une cheminée de plâtre, où brûlent quelques charbons à demi éteints. A côté de la cheminée, une porte. Sur la cheminée, une boîte à pistolets. A gauche, au premier plan, une table et deux chaises de paille. A droite une paire de bottes vernies dans leurs embouchoirs. Auprès des bottes, contre le mur, un lit de sangle, et, sur le premier plan, à côté, un placard.—Le jour commence à paraître par les vitres sans rideaux.
_____
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive sur la scène en manches de chemise, en pantalon avec un madras autour de la tête, et il s’avance vers la cheminée en grelottant.
Quel froid, miséricorde! Quand Monsieur va revenir, il est capable de geler. (Riant ironiquement.) Ah! Monsieur!... Eh bien, et moi? Est-ce que je ne gèle pas? Est-ce que je ne souffre pas? Est-ce une existence que de traîner une misère pareille! Qu’il s’en arrange, puisque ça l’amuse; mais moi, un homme fait tout au moins pour l’antichambre des ambassadeurs, quelle humiliation! (Il cherche de droite et de gauche dans l’appartement.) Et pas un cotret dans cette infernale mansarde, où il vous tombe des vents coulis... (Il regarde encore.) Non!...—Et voilà quatre mois que j’attends! et qu’il est à me lanterner avec toutes ses démarches!—D’abord, ç’a été une place dans la diplomatie, puis une mission scientifique, puis un poste d’inspecteur de je ne sais quoi, puis un emploi dans une colonisation, je ne sais où; et ce soir, enfin, il doit revenir de chez le banquier Kloekher les mains pleines, ou l’avenir assuré.—Je commence à n’y plus croire, à notre avenir! J’ai bien envie de séparer le mien du sien et de lui donner mon compte carrément. Monsieur est un brave jeune homme, c’est vrai! Mais (se touchant le front) toqué! toqué!—Saprelotte! j’ai l’onglée! (Ses yeux rencontrent la boîte de pistolets sur la cheminée.) Tiens!... voilà une boîte qui me donne une tentation!... Ah! doucement!... nos moyens ne nous permettent pas une flambée en acajou. Oh! non! (En se reculant, il trébuche contre le paillasson.)—Eh! tu m’embêtes, toi!—Attends un peu... (Il jette le paillasson dans le feu; puis, le regardant brûler.)—En être réduit là! Mais ça ne peut pas durer plus longtemps! c’est trop bête! Et si notre sort ne change pas avant huit jours, bonsoir! (Le feu flambe. Il se chauffe.) Ah! ça fait du bien! C’est une bonne idée que j’ai eue décidément! Comme on a tort de se gêner!—Et pas un bon fauteuil pour se rôtir les tibias en tisonnant. C’est honteux, un aussi piètre escabeau!—Et puisque mon maître est en courses toute la journée, je ne vois pas pourquoi... (Il jette dans le feu la petite chaise.) Allons donc! (Tout en remuant les charbons.) Il faut convenir que je suis un véritable nigaud, avec mon dévouement! On n’a jamais vu un domestique comme moi! Nom d’un chien! quelle gelée! Ça disparaît comme une allumette!—Car, enfin, de toutes ses promesses, qu’ai-je attrapé, moi? Qu’est-ce que je gagne? Il se moque de moi, à la fin! Car, pendant que je suis là, à me morfondre en l’attendant, il fait le joli coco, dans les salons, près les belles dames.—Si je flanquais la table pour soutenir l’attisée?—Non! Ça ne durerait pas! (Il aperçoit une paire de bottes dans leurs embouchoirs.) Ah! les bottes! (Il les retire des embouchoirs.) Pourquoi pas? (Les lançant dans le feu.) Aïe donc!—Et s’il se fâche, tant pis!