SCÈNE III.
PAUL, seul.
(Après être resté longtemps les bras croisés, avec un grand soupir.) Ah!... (Il jette son chapeau sur le lit de sangle.) Quelle nuit!... (Il regarde les murs lentement) et quelle chambre!... (Puis la fenêtre.) Tiens! le jour qui se lève; et la neige, encore!... Mais il ne tombera donc pas du ciel quelque chose pour les écraser tous! (Il pleure.) Ah! comme je suis fatigué! (Il s’assoit près de la cheminée, un bras sur le chambranle.) Sont-ils assez lâches, égoïstes, ingrats, hypocrites et cruels!... Pardessus tout cela, des sourires, des phrases, des étreintes affectueuses, et même, ô sacrilège, des offres d’amour! Et je prétendais trouver dans ce néant quelque chose qui désaltérât mon cœur!—Dans combien de pays n’ai-je pas traîné mes rêves!... Partout, avec des masques et des impudeurs différentes, j’ai rencontré les mêmes ignominies! A présent, voilà qu’elles viennent jusqu’à moi, elles m’attaquent. Assez, assez! je n’en veux plus!—Pourquoi vivre alors, puisque je ne peux pas changer le monde? Ah! si j’avais eu pourtant quelqu’un qui m’eût aimé!... (Il se lève.) Allons, pas de faiblesse! Disparaissons tout de suite, pour prévenir peut-être les défaillances, avant la première rougeur de honte, et dans l’intégrité de mon orgueil, comme ces vieux rois d’Orient qui se faisaient mourir avec toutes leurs richesses!... Il ne faut que la résolution d’une minute. Ce ne doit pas être difficile? D’ailleurs, tout m’y engage, tout m’y pousse... (Apercevant la boîte de pistolets ouverte.) Ah!... et jusqu’au hasard lui-même! (Il retire les pistolets et les manie.) L’armurier qui me les a vendus me faisait valoir, pour ma sécurité personnelle, la longueur de leur portée. A cette distance, je n’ai pas besoin qu’ils soient si merveilleux! C’est une superfluité. Essayons. (Il fait jouer la batterie.) Bien!... Ma poudrière, où est-elle? (Il verse de la poudre dans le fond de sa main, puis dans le pistolet, et jette le reste dans la cheminée. Le feu se ranime et flambe extraordinairement. Paul continue à charger son pistolet.) La balle, une capsule, maintenant; et je n’ai plus qu’un geste, presque un signe à faire pour être libre!... (Six heures sonnent à une horloge voisine.) Six heures!... Au premier coup de la demie, tout sera dit! (Il promène ses yeux tout à l’entour et aperçoit la table où sont des papiers et une cassette pleine de lettres.) Ah! ceci, que j’oubliais! Non! que rien de moi, ni de mon passé, ne subsiste! Au feu, au feu, toutes mes lettres! (Il les jette dans la cheminée. Il se rassoit.) Ah! que cette flamme me réchauffe! Je ne souffre plus. Non, au contraire! Et penser que ces cendres peut-être seront encore tièdes quand mon cadavre sera froid! et puis tout se confondra, dispersé! Ma vie aura passé comme ces formes fugaces, qui se dessinent sur les charbons. Tiens! il me semble voir dans la braise des plages de pourpre s’étalant près d’un lac de feu. On dirait, à présent, de vagues édifices, des aiguilles de cathédrale, un navire. Il s’enfonce et reparaît, comme le mien autrefois. J’entends encore le vent dans les manœuvres, et les bois de ma cabine qui craquent au milieu de la nuit.—Tiens!... c’est étrange, voilà une lettre qui s’obstine à ne pas brûler! Elle blanchit même dans la flamme.—Pourquoi? (Paul la prend.) Elle est froide! Comment se fait-il?... (La cheminée peu à peu s’est haussée et élargie, laissant voir, au milieu des flammes, les choses mêmes que Paul rêvait. Le bord supérieur, montant toujours, a presque disparu dans les frises; et l’on aperçoit un château tout noir, d’une architecture farouche, avec des meurtrières embrasées.) Une forteresse, laquelle donc? Je ne l’ai jamais vue. (Le château disparaît. La lettre qu’il tient devient lumineuse.—Paul lit:) «C’est l’endroit où les gnomes détiennent captifs les cœurs des hommes. Nous comptons sur toi pour les délivrer.—Ta récompense sera un amour au-dessus même de tes rêves. Tu rencontreras souvent celle que nous te destinons; tâche de la reconnaître, ou sinon tu es irrévocablement perdu.—Es-tu prêt?—La Reine des Fées.»—Moi!... Mais comment me guider?
Chœur des fées l’encourageant.
PAUL reste pendant quelques minutes en proie à une anxiété terrible; puis, avec un geste de résolution héroïque:
J’accepte! partons!
Deux coups frappés à la porte, l’un après l’autre.
UNE VOIX, du dehors.
Ouvre, Dominique!
Troisième coup.