Changement de décor à vue.

CINQUIÈME TABLEAU
L’ILE DE LA TOILETTE

Les collines du fond, figurant des carrés de culture différentes, sont couvertes par de longues bandes d’étoffes. A droite, au bord d’un ruisseau de lait d’amandes, poussent, comme des roseaux, des bâtons de cosmétique. Un peu plus en avant, une fontaine d’eau de Cologne sort d’un gros rocher de fard rouge. Au milieu, sur le gazon, des paillettes brillent; les buissons, çà et là, se trouvent représentés par des brosses de chiendent, et les cailloux par des savons de toutes couleurs. A gauche, un arbre semblable à un tamaris porte des marabouts, et un autre, pareil à un palmier, offre des éventails. Il y a un champ de rasoirs; plus loin, l’arbre à miroirs, l’arbre à perruques, l’arbre à houppes, l’arbre à peignes, et des costumes bariolés pendent à de grands champignons. Des mouches, voltigeant dans l’air, iront se coller d’elles-mêmes sur le visage des femmes: la mouche assassine, la capricieuse, la provocante, etc.

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SCÈNE PREMIÈRE.

JEANNE, seule.

(Dans la même attitude qu’elle avait à la fin du tableau précédent: la tête baissée et le coude gauche appuyé contre le rocher de fard, au bord de la fontaine. Après un instant de silence, elle lève les yeux et regarde autour d’elle avec ébahissement.) Comme c’est joli!... et comme ça sent bon! Mais on dirait l’odeur de l’eau de Cologne?... D’où vient-elle?... De cette fontaine!... Ah! si je me lavais les mains. (Elle y plonge ses bras jusqu’au coude.) On n’a pas peur d’en perdre!... Je puis bien m’en mettre dans les cheveux! (Elle s’en jette sur la tête quelques gouttes, qui deviennent aussitôt des diamants, sans qu’elle s’en aperçoive. Puis elle se lave le visage avec les mains; et, pendant qu’elle est ainsi penchée sur la fontaine, une branche de l’arbre à peignes, derrière elle s’abaisse tout doucement pour démêler ses cheveux au chignon. Elle se retourne, surprise, en tendant la joue droite.) Qui donc me prend là, par derrière?... Continuez!... vous ne me faites pas mal. (L’arbre à houppes abaisse un de ses rameaux et la caresse de sa poudre de riz.) Oh! comme c’est doux!... comme c’est doux!... (Elle tend la joue gauche. Même jeu de l’arbre à houppes.) Encore!... Mais ça me chatouille! Assez! j’ai envie de rire!... Ah! ah! ah! (L’arbre s’arrête.) C’est fini!... Je vous remercie bien!... (Elle se lève.) Comment!... Personne!... (Elle considère tous les objets autour d’elle, en marchant lentement.) La drôle de campagne!... Des peignes qui tiennent aux arbres! En voilà un où poussent des perruques, et tous ces vêtements par terre, comme des feuilles mortes! Ah! la belle herbe, avec ces grosses gouttes de rosée. Mais non, ce sont des paillettes d’argent. (S’apercevant dans une des glaces de l’arbre à miroirs.) Et cela?... C’est moi!... en diamants!... J’ai l’air d’un soleil!... (Sa robe arrachée disparaît dans l’air.) Le vent!... Ah!... (Elle pousse un cri de terreur en s’apercevant en chemise et en jupon, et croise ses bras sur sa poitrine.) Que devenir!... J’ai honte!... (Aussitôt, une des bandes d’étoffes, posées sur les collines du fond, arrive en ondoyant comme une rivière, et, se drapant autour d’elle, lui fait une sorte de tunique.) Eh bien! eh bien!... me voilà tout habillée maintenant. (Un arbre à bracelets d’or l’accroche par le bras.) Qu’est-ce qui me retient? Pourquoi? Laissez-moi!... (Elle tire à elle, le bracelet vient.) Ah! cela fait bien sur ma peau. (D’une espèce de sorbier tombe un collier de corail autour de son cou.) Qu’est-ce?... Un collier!... Ah! comme je suis belle!... Quel bonheur!... Je m’aime! Je voudrais m’embrasser. Mais je rêve sans doute?... Ce n’est pas possible! Je vais me réveiller tout à l’heure.—Où suis-je donc?... Dans quel pays?

CHŒUR, dans la coulisse.

C’est le pays de la toilette,
C’est l’empire des affiquets,
Des paquets!
Des caquets!
Chez nous la beauté se complète,
La laideur prend des airs coquets.

JEANNETTE.