Cela suffit! Venez maintenant, vous, talents honnêtes qui charmez nos soirées de famille. L’art étant fait pour récréer, vous nous récréez. Allons!
LES POÈTES COMIQUES étendent tous la main vers le pot-au-feu, en faisant:
Cocorico! (Ricanements dans l’assemblée.)
LE GRAND PONTIFE, souriant aux épiciers qui l’entourent.
Encore un peu d’excentricité dans la forme; mais les intentions sont si pures! (Il frappe avec son écumoir sur le pot-au-feu pour réclamer l’attention.) Un dernier mot, messieurs, à la jeunesse, au printemps de la vie! (Sur un signe qu’il leur fait, les collégiens s’approchent avec leurs accordéons sous le bras.) Approchez, éphèbes, approchez! Jeunes gens, notre espoir, vous allez entrer dans l’âge des passions! Prenez garde, c’est comme si vous pénétriez dans une poudrière; la moindre étincelle, tombant sur vos cerveaux, peut faire sauter l’édifice! On a eu soin d’écarter de vous toutes les torches, je le sais: n’importe! Il n’en faut pas moins se défier des ardeurs du sang et de l’imagination; elles ne produisent que des crimes et des folies! ou plutôt, utilisez vos vices! employez profitablement vos mauvais instincts! Que ceux, par exemple, qui savent gagner au jeu rapportent leur argent à la maison, et qu’ils le placent! Amusez-vous en cachette, économiquement; prenez un bon état, et ne rentrez jamais passé dix heures du soir. Voilà le secret. Jurez-vous de l’observer?
LES COLLÉGIENS.
Nous le jurons! (Ils retournent à leur place.)
LE GRAND PONTIFE.
Je suis ému, messieurs! Tant de raison dans cet âge m’a touché, et si la fête n’était pas terminée, je succomberais à mon émotion. Elle est terminée, car il n’est pas besoin de vous demander de serment, à vous... (Il s’adresse aux femmes qui sont aux fenêtres) gardiennes et cause de notre félicité, épouses, ménagères, petites mamans pot-au-feu! C’est par vos soins qu’il mijote! Donc, persévérez dans vos deux préoccupations chéries: 1o raccommoder les chaussettes de vos légitimes, et 2o être toujours en garde contre les séductions de la gaudriole. Ne songez même qu’à cela, incessamment, exclusivement. Bref, n’oubliez pas que l’attitude la plus belle pour une femme, sa position idéale, si j’ose m’exprimer ainsi, est de se tenir quelque peu agenouillée, avec une écumoire à la main, un bas de laine passé dans le bras gauche, tournant le dos à Cupidon, et la tête perdue dans la vapeur du pot-au-feu!
Et vous, chats, inconstants quadrupèdes, bohémiens des toits! Si vous n’employez pas tout votre temps et la force de votre gueule à nous prendre des souris, on vous mettra des muselières et l’on vous empalera avec la broche, puisque la nature vous a créés pour nous être utiles. Mais, que si vous devenez sédentaires et zélés à nous servir, on vous laissera au fond de l’assiette quelques gouttes froides du pot-au-feu!