Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable, les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.

Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?

Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.

Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les rameaux morts; rien de tout cela!

Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe, c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il naquit.

De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle déborde à droite dans le marais.

Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour chasser les moucherons.

Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un tourbillon de poussière.

Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux, ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y bourdonnaient, il avait voulu être poète.

Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang, son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de votre cœur.