Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher Alfred?[4]
De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites.
[3] Août 1839.
[4] Alfred Le Poittevin.
Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs, son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou; tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides, martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille—la première de sa vie, car il savait manger.
Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ: «Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête, voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie lui défendait de se faire souffrir.
Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins.