Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises belles esprits et dans les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages, d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures qu’un moine ivre puisse vomir.»
Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus exact, Béroald de Verville, l’auteur de l’Art de parvenir, en est si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.
Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer, plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province, de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans l’art.
Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le Roman de la Rose, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines, de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est renouvelée et a fini de même.
C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur lui-même.
Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]
[5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.
Essayons de le dire.
La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde; provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit. Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent, il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline, Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie, la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.
Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue, le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours il se retire dans le manoir des Thélémites.