L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse, il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et monte encore plus haut dans son ciel immense.

Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de triomphe pour me désennuyer de ma solitude.

Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas. Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir, peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.

A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était un gouffre.

J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges, d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge; les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.

Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies, un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute plus.

Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais, seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide, plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.

Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort.

J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil? las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?

A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent la voix.