Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid, les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.
Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres, dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin, la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au fond de l’horizon, in altum; une odeur salée lui arriva, portée par la brise froide d’hiver, son cœur battait.
On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois autres avaient été abattues.
Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants appellent chandelles des rois, pendaient au bord des toits et au bout des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots.
Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim, il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable, quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.
La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel, ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.
Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable, échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on regarde un cadavre.
A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes heures à ne rien faire,—il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.
Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied, il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames, on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y mettent jamais les yeux!»
Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise, l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une petite étoile.