Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus? L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu, comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.
Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées, j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini. Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
Satan paraît.