Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse. Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne, des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.
Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant, de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour, longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient, et puis je ne les ai plus revues.
Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!
Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit: Viens, viens!
Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura des cris et des flots de sang!
Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.
Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac, à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles, car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et sera parti dans la mort!
Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir, je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne reviendrai plus.
SATAN.
Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent de partir? Pars donc!