De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses, brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous, qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie, fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit, disait-on!
Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé, et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le remplissait tout entier.
SCÈNE IV.
Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait, le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.
Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la réputation du fils eut rejailli sur le père.
Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon. Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer. De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses larmes.
SCÈNE V.
Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit, unis par la loi, désunis par le cœur.
Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses, des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis, des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des mensonges, une vie misérable et riche.
Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord, seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.