On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines de silence, de fleurs.
Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable doré et jonché de coquilles blanches.
Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.
Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse; et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent. De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui, marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre, et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes, douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.
Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient, mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins; souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras invisibles et embaumés.
Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il courait toujours.
Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles! belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.
C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en voulant le franchir.