Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.

On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il l’a jeté par terre.

Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs, les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?

Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose de surhumain et d’impossible!

Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.

Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort, le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme et l’écrase.

Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre, il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme; il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté, abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.

Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève, dresse la tête et s’écrie:

—Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons, un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je, je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre pieds de mon cheval.

Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.